Contre le colonialisme numérique (fiche de lecture)


Interview vidéo :

Directeur de recherches au CNRS, Roberto Casati est aujourd’hui rattaché à l’École polytechnique. Intéressé par la recherche interdisciplinaire en tant que philosophe des sciences cognitives, il a publié  le 7 octobre son dernier essai « Contre le colonialisme numérique ». Cet essai figure dans la deuxième sélection du Prix littéraire du Savoir et de la Recherche 2013.

Roberto Casati pose la question de savoir si « Le livre papier est-il mort ? ». Si le livre papier risque de devenir commercialement obsolète, cela ne signifie pas qu’il soit obsolète cognitivement. N’en déplaise aux colonialistes numériques, les nouveaux formats n’ont pas ouvert de nouveaux horizons de lecture ; au contraire, cette lecture a été volée.

Mon choix c’est porté sur cet essai car il m’a paru iconoclaste et prendre à contre-pied les tendances du moment. Prenant le parti pris de laisser la primauté au livre papier, reconnaissant toutefois la complémentarité des modes de présentations.

A l’heure du tableau numérique, du réaménagement des temps scolaires, Robert Casati se livre à des réflexions intéressantes sur l’avenir du livre et de la lecture et formule des propositions d’évolutions.

J’ai choisi de présenter le chapitre II sur « Le livre et l’école : Qui peut sauver les lecteurs et la lecture ».

Des la première phrase, l’auteur pose d’emblée sa prise de position, il donne la primauté au livre papier. Il reconnaît toutefois, la complémentarité des modes de lecture et leur caractère « envahissant ».

Roberto Casati, vit avec son temps, il souhaite que l’on favorise une mise en place de stratégies visant  les domestiquer et une position raisonnée.

Dressant un constat sans concession et sans illusions sur l’état de l’industrie du livre. Il reconnaît que le  livre n’a pas besoin de concurrents pour être déjà moribond.  Les appels aux bonnes volontés pour sauver la lecture du livre ont été nombreux et suivi de peu d’effets.

Les grands lecteurs sont rares, le facteur le plus influent sont être issus de familles de lecteurs et riches en livres. Pour lui ces lecteurs sont importants et ils ne doivent pas être perdus. Enfin il faut encourager les nouveaux lecteurs et pour cela il est nécessaire de s’appuyer sur la famille. Car certes l’école a un rôle important pour encourager, mais elle n’encourage pas à lire beaucoup et en profondeur.

Rober Casati, s’oppose cependant  ce que le discours politique repose uniquement sur la famille et l’école et plus encore sur un discours culpabilisant des parents et des enseignants.

Les injonctions, « lisez plus » et les T shirt publicitaires sont insuffisants. Robert casati plaide pour des discours et initiatives plus innovantes afin de contrer la présence de plus en plus envahissante des réseaux sociaux et des loisirs numériques.

Pour lui, le scénario qui semble se dessiner est le passage progressif des écoles équipées en matériel informatique individuel. Ce passage se faisant au détriment de la lecture approfondie au sein même du système scolaire. C’est pourquoi, l’idée que l’ipad « serait le livre du futur doit être considéré avec précaution car le lecteur n’a jamais été a porté d’une clic d’une activité plus ludique.

Argument étayé par la référence d’une étude lancée en 2001 et publiée en 2009 sur tout un territoire (les Landes) et ciblée sur des collégiens et lycéens. Dans cette étude les professeurs avaient relevé que les élèves étaient peu distraits, mais ils avaient tous un regard en diagonal fixé sur le coin droit de l’écran, là ou les programmes en tâche de fonds se rangent, à côté de l’horloge (marquant la fin des cours).

La deuxième question posée par Robert Casati est de « Saurons nous protéger l’apprentissage »

Robert Casati, épingle un peu les éditeurs de livre, mais exclus de son champs de réflexion la question économique de l’économie du livre.

Il envoie cependant deux coups de griffes en écartant ce qu’il estime être des coups d’épées dans l’eau. Inutile donc les migrations vers le numérique et les politiques d’achats massifs de titres et les énièmes « plans numérique ».

De même,  nombre d’éditeurs seraient heureux de vendre plus des livres que l’on ne lit pas mais qu’on  offre, parce que cela fait bien.  Pour l’auteur, les intérêts de l’industrie et les intérêts de la société ne sont pas systématiquement convergents et l’association livres/lecture peut différer.

Robert Casati, serait partisan de mener une vrai réflexion sur les espaces institutionnels, une réflexion  à opposer aux appels culpabilisants.

Il cible pus particulièrement la technologie, le design et la pédagogie, dans un contexte institutionnel.  Afin de mieux articuler et mieux les associer pour être propice à la lecture afin d’identifier les marges de manœuvres et de savoir comment les utiliser.

Il propose pour cela de changer de perspectives. De se dé-focaliser de l’utilisation directe des technologies numériques en classe, pour se concentrer sur les avantages indirects, et des espaces de créativité qu’il génère. Il invite les enseignants à s’approprier ces nouveaux territoires. Enfin il désespère de l’image de l’enseignant « courroie transporteuse ». Pour lui, si l’enseignant est une courroie, n’importe quel acteur ou support peut s’en charger, car « l’outil humain » n’est pas le plus fiable, maîtrisable et évaluable.

Robert Casati évoque deux pistes de recherche et de préconisations.

La première dans « Le design du temps  », en conseillant aux institutions et enseignants d’utiliser les outils numériques préférés des adolescents pour répondre à leurs questions de cours au lieu d’un outil spécifique développé pour un usage particulier et dédié.

N’inventant rien, mais s’inspirant d’une expérience en Afrique du Sud, où un professeur a détourné la popularité d’un outil de messagerie instantanée à des fins éducatives. Toutefois, l’absence d’études quantitative sur l’amélioration des résultats scolaires ni sur le rayonnement de celui-ci au sein de la structure familiale ne permet d’avoir une vue objective sur l’expérience et en limite sa porté.

Pour lui « cette initiative »  à le mérite de trancher avant tout par sa simplicité avec l’approche messianique de la technologie et l’attente magique de l’ordinateur et de son application « Killer App », remplaçant le maître ou le rendrait augmenté.

La seconde et peut être plus utopique en ouvrant une parenthèse dans le temps scolaire et proposer aux élèves et enseignants de passer « un mois à lire » sans discontinuité en dehors de tout programme et d’échanger ensuite sur les différents livre choisis.

Basé sur du micro-tutorat, cette possibilité repose sur l’hypothèse où l’école offre aux élèves de dégager du temps et de mieux l’organiser, en se dégageant de la notion d’horaire et de matière à traiter. Modifiant ainsi le design de l’apprentissage. Robert Casati propose ainsi de passer deux semaines sur la trigonométrie de façon intensive et de faire des rappels ponctuels à intervalles réguliers par des contrôles.

De même, en situation de lecture, il serait important de ne plus rester de longues périodes voire un an sur l’étude d’un texte. Le message implicite assimilé par l’élève, est qu’il faut du temps pour lire un livre.  Avec un livre par jour à lire, la lecture intensive rend l’exercice d’acquisition plus accessible.  L’élève devant ensuite chaque jour réaliser un petit support papier ou vidéo présentant l’ouvrage choisi non par pour sanctionner mais pour montrer qu’ils ont gardé une trace de la lecture.

Roberto Casati, propose d’aller plus loin en proposant aux professeurs et personnels encadrant cet exercice. « Faisons faire aux élèves, à l’école, ce que la société ne fait pas » Protégeons l’espace de la lecture en suspendant les cours et le programme, on signale quelles sont les vraies priorités »

Pour lui « Institutionnaliser la lecture massive  l’école permettrait de corriger une aberration produite involontairement par les anciens programmes pré-numérique, mais encore actuels de lecture fragmentée nous ont habitué. »

Poussant sa logique jusqu’au bout, il propose d’associer les parents, second pilier après l’école des nouveaux lecteurs.  Pour cela, envisager que les parents puissent emprunter au sein de bibliothèques des établissements des livres. Autre projet, proposer des petites bibliothèques en carton pour créer un espace livres à la maison. Enfin, une fois n’est pas coutume, populariser les bibliothèques d’échanges ou il serait possible de faire circuler gratuitement les livres des uns et des autres au sein des établissements, dans des espaces moins anonymes et plus proche de l’idée que l’on se fait du livre et de la lecture.

Enfin, en s’inspirant du taggage de documents numériques, les livres papiers pourraient emprunter cette pratique en ajoutant des étiquettes où les lecteurs ajouteraient des commentaires, écrire des conseils….

Dernier axe d’évolution et de réflexion proposé par Robert Casati, revoir le design de l’espace des bibliothèques et d’y développer des « cocons » recréant un espace privé dans un espace public. En effet, la bibliothèque, le bureau, ayant disparu au sein de l’habitat par manque de place dans les régions urbaines, mais aussi par l’émergence du numérique, qui a ringardisé l’utilisation du dictionnaire et des encyclopédies et l’usage de l’ordinateur qui a transformé notre rapport à l’écrit.  Il pose même l’utilité de ce type de meuble ou de pièce en tant que « lieu de savoir », alors qu’aujourd’hui, l’information est partout.

Dans cette optique, il propose de créer dans les bibliothèques des « espaces privés »  car pourquoi avoir chez soi une bibliothèque et fréquenter les bibliothèques si de mon ordinateur, je peux accéder  des  milliers de documents. La réponse n’est pas évidente car de nombreux facteurs entrent en ligne de compte, mais elle dépend avant tout de la capacité d’attention de l’individu, cette capacité dépend beaucoup de l’individu, mais surtout pour les plus jeunes et pour la majorité des enfants de l’environnement familial.

Pour Robert Casati, reconstruire ce cocon, ce lieu propice à l’attention est prioritaire pour que cet espace privé soit conservé. Dans l’idéal il pourrait être permanent et personnalisé afin que l’usager puisse retrouvé à chaque visite.

Les bibliothèques ont été conçu comme impersonnel et ouvert, elles ne peuvent être devenir par nature un lieu privé. Or la lecture est privée. Si les bibliothèques veulent attirer de nouveaux lecteurs, elle ne devraient pas s’équiper uniquement en nouvellement technologies comme le WIFI et en écrans.

Comme l’école, la bibliothèque est un lieu protégé pour de nombreux publics qui ne disposent pas d’espace pour lire et donc et en faire des habitués.

Robert Casati, termine son chapitre sur un dernier élément l’aspect quantitatif des emprunts. Prenant exemple de Paris et des bibliothèques parisiennes qui peuvent accorder vingt livres par personne, soit  quatre vingt livres pour une famille. Cet argument non développé est difficile a suivre et on ne voit  pas si cette possibilité est un reproche ou non. Dans la mesure ou le délai lui ne varie pas et reste entre trois semaines et un mois. A quoi peut servir quatre vingt livres, bandes dessinées DVD et essais, si ce n’est comme il le soutient pour avoir des livres stockés et des amendes potentielles pour retard ? .

Conclusion :

Dans cet essai, Roberto Casati montre comment choisir utilement entre des parcours qui capturent l’attention et d’autres qui la protègent. C’est pourquoi l’introduction du numérique à l’école doit se faire prudemment et toujours être soumise à des évaluations rigoureuses. L’école et les enseignants qui en sont la sève n’ont aucune raison de se laisser intimider par la normativité automatique qu’imposent les technologies nouvelles : le « maître électronique » est un mythe. L’école, au contraire, est un espace protégé dans lequel le zapping est exclu. Accéder à l’information, ce n’est pas lire ; lire, ce n’est pas encore comprendre; et comprendre, n’est pas encore apprendre. Il nous faut inventer les moyens de résister à la culture de l’impatience.

http://www.albin-michel.fr/Contre-le-colonialisme-numerique-EAN=9782226246271

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